Bineta Diop : « Arrêtons de parler de micro-crédit pour les femmes ! »

Bineta Diop, ardente militante politique sénégalaise, présidente de Femmes Africa Solidarités (FAS), est l’envoyée spéciale de l’Union africaine (UA) pour la femme, la paix et la sécurité. C’est à ce titre qu’elle plaide pour la création d’un fonds destiné à financer les projets des femmes entrepreneurs. Et le processus est en marche…

Vous participiez à la deuxième édition de l’African Women Leaders Network, organisé en partenariat avec l’Union Africaine et les Nations-Unies qui se tenait du 24 au 28 avril à Addis-Abeba. Lequel doit mettre en place un projet en particulier : la création d’un fonds pour les femmes entrepreneurs du continent ?

Exactement ! Nous avons mis en place six projets, six axes, qui s’inscrivent dans l’Agenda 2063 et 2030 de l’Union Africaine. Ce qui nous importe le plus c’est de mettre en place des projets que nous pouvons suivre. Nous identifions des projets et les acteurs principaux en mesure de les conduire et nous faisons le suivi. Le premier axe, ce sont les finances. A chaque fois que nous demandons aux femmes entrepreneurs ce qui leur manque, elles parlent de l’accès au financement. Nous avons à ce titre sollicité les Nations Unies et la Commission économique pour l’Afrique, qui ont des relations avec les banques et les acteurs de l’économie mondiale, pour nous donner un cadre (de travail ?). Notre objectif pour l’an prochain est de garantir l’accès au de 1 000 femmes entrepreneurs à, par exemple, 100 millions de dollars.

Ce financement concernerait quels secteurs d’activité en particulier ?

Avec le soutien soutenu par l’Union africaine et les Nations-Unies, nous sommes en train de mettre en place ce mécanisme de financement pour les femmes du secteur privé. Ce fond pour les femmes leaders en Afrique sera multisectoriel avec un focus particulier sur le milieu rural. Quand il s’agit des femmes, on parle essentiellement de micro-crédit, mais cette démarche a fait son temps. Le micro-crédit est toujours pour les femmes et le crédit pour les hommes. Nous retirons le terme micro pour parler de crédit pour les femmes !

Quel est le deuxième axe de votre action ?

La participation des femmes aux partis politiques. Celles-ci sont nommées ministres mais elles ne sont pas intégrées aux partis politiques. Désormais, il s’agit de sanctionner les partis politiques qui ne donnent pas de place aux femmes en appelant à ne pas voter pas pour eux.

Vous êtes une militante de la première heure de la cause des femmes africaines. Vous avez mené nombres de combats, et gagné nombre de victoires. Mais la guerre est loin d’être gagnée…

Nous militons pour que l’Afrique mette au cœur de son développement les jeunes et les femmes. Aujourd’hui tout le monde, les politiques, les analystes, les universitaires, l’ensemble des parties prenantes, y compris les femmes et les jeunes, sont d’accord sur ce point. C’est une évidence. Il faut réellement que la population africaine s’approprie le leadership de son continent. Par ailleurs, dans les situations de conflits, les femmes ne doivent pas être seulement vues comme des victimes. Elles doivent être présentes tout au long du le processus de médiation, de résolution et de reconstruction post-conflit. Il faut des femmes dans l’armée et la police, comme gardiennes de la paix. De la même manière, nous devons faire en sorte que les femmes soient présentes à tous les niveaux de gouvernance. Dans tous les domaines, agriculture, business, politique, nous devons voir des femmes leaders. La dernière femme présidente, Ellen Johnson Sirleaf, n’est plus en fonction. L’Afrique compte 54 pays aujourd’hui : mais où sont les femmes ? D’où l’importance qu’elles s’impliquent désormais bien davantage dans les partis politiques. C’est la raison pour laquelle nous avons organisé l’African Women Leaders Network en avril dernier. Les échanges ont fait émerger deux messages forts : un appel à l’action et la fin des discours. Nous avons tenu compte de cette demande des femmes à travers cette deuxième édition.

Vous êtes donc décidée à imposer aux leaders en place les mesures adoptées à Addis-Abeba, dont la création d’un fonds pour les femmes entrepreneurs du continent. Comment allez-vous procéder ?

Nous allons les déployer à travers des plaidoyers mais également des actions de terrain. Dans le domaine de l’agriculture par exemple, nous avons vu des pays comme le Maroc développer ce secteur (depuis qd ? en deux ans ? quelles cultures ?). Nous sommes ainsi en train de travailler avec le groupe OCP sur ce volet. Nous bénéficions également du soutien d’acteurs politiques tels que l’ancien président du Nigeria Olusegun Obasandjo, le Premier ministre éthiopien, Abiy Hamed, et l’ancienne présidente du Libéria, Ellen Johnson Sirleaf. Nous nous appuyons aussi sur l’Union Africaine et les Nations Unies, parce que ces organisations ont le pouvoir de mobilier les financiers, les médias, … Mais nous allons également mener des campagnes sur le terrain. Par exemple, sur la question du mariage précoce, il faut aller discuter avec les chefs traditionnels et religieux.

Vous concentrez aussi vos démarches sur la nouvelle génération africaine ?

Nous devons, nous, femmes africaines de tout bord, nous organiser des échanges avec les jeunes, débattre des questions qui les concernent et la manière dont nous pouvons mettre en place des programmes de mentoring. Notamment pour les jeunes filles qui subissent davantage de discriminations que les garçons. Nous devons faire en sorte que les femmes et les jeunes soient accompagnés, soutenus, les coacher, leur transmettre notre savoir et notre expérience. Cette jeunesse a également beaucoup à nous apporter. Sur le plan des nouvelles technologies, elle les maîtrisent beaucoup mieux que nous. Par ailleurs, les jeunesafricains peuvent nous aider à transformer notre continent et les esprits. Et faire en sorte que les femmes ne soient plus reléguées aux derniers rangs.