Charlotte Aubin-Kalaidjian et Patricia Nzolantima : La sororité en bandoulière

La première a commencé dans la finance avant d’entamer une reconversion dans les énergies renouvelables en Afrique ; la seconde a créé sa propre entreprise de communication. Leur point commun : une farouche volonté d’ouvrir la voie. Elles se sont rencontrées grâce à Women In Africa Initiative. Interview croisée de Charlotte Aubin-Kalaidjian, CEO de Greenwish et Patricia Nzolantima, fondatrice de Working Ladies et Ambassadrice WIA Initiative la RDC.

Vous avez toutes les deux décidé de créer votre propre entreprise après une expérience au sein de multinationales. Pourquoi l’entrepreneuriat s’est-il imposé comme une évidence ?

Patricia : Née à Kinshasa, il y a quarante ans, de nationalité congolaise, je me définis comme une vraie kinoise et un pur produit africain. L’entrepreneuriat fait donc partie de mon quotidien. J’ai commencé mon propre business adolescente, en vendant des cakes et des gaufres à l’école. Ensuite, à 18 ans, très intéressée par la mode, j’ai commencé à coudre des vêtements et à les vendre. J’ai même créé une marque : Bizzoly. Grâce à cela, j’ai commencé à voyager sur le continent mais aussi à l’étranger tout en poursuivant mes études à l’université. A 22 ans, j’ai été engagée par une entreprise spécialisée dans la communication en République démocratique du Congo (RDC), McCann Erickson. Ce premier emploi m’a conduit à intégrer une agence de marketing au Sénégal. Après avoir complété ma formation à Cape Town, en Afrique du Sud, j’ai naturellement créé ma société Comunicart, une agence de marketing.

Charlotte : J’ai un parcours plus traditionnel. J’ai d’abord travaillé treize ans dans une banque d’affaires, chez Morgan Stanley Investment, dans la gestion d’actifs pour la France et la Suisse. En 2008, au moment des subprimes, j’ai pris conscience de la responsabilité des banques d’investissements dans la crise financière. Le temps était venu pour moi de franchir un cap dans ma vie professionnelle. L’entrepreneuriat a été une évidence. Mais je souhaitais financer l’économie réelle et avoir un impact environnemental et social. J’ai donc créé Greenwish en 2010, une société d’investissements spécialisée dans les énergies renouvelables. Parmi nos projets phares, nous avons financé des fermes solaires industrielles au Sénégal. L’objectif est de contribuer à accroître la compétitivité du secteur, tout en améliorant l’environnement des populations. L’entrepreneuriat s’inscrit dans la continuité de mon parcours.

Au-delà de l’entrepreneuriat, vous êtes engagée pour accompagner les autres femmes… Cela relève-t-il aussi d’une ambition d’apporter de la valeur ajoutée sociale à vos projets ?

Patricia : Oui, parce que, de ma propre expérience, la principale difficulté pour une femme entreprenante en RDC, comme ailleurs en Afrique, demeure l’accès au financement. Nous proposons donc des cartes prépayées Visa afin de faciliter la bancarisation des femmes. Autre axe de soutien aux femmes : le transport. Les déplacements restent l’un des principaux défis en RDC. Comment se déplacer facilement ? Payer facilement mais aussi apprendre un métier qui n’est pas réservé qu’aux hommes ? Cette réflexion a donné naissance à UbizCabs, des taxis conduits par des femmes. Nous avons commencé avec quinze taxis. Notre ambition est d’étendre notre service dans d’autres pays africains. Nous sommes déjà en discussion dans trois pays. Ubizcabs permet d’abord de réduire le chômage des femmes, et de contribuer à l’égalité du genre. Convaincue par la portée sociale de notre projet, la Banque Mondiale a été notre premier client. Je souhaite à travers toutes ces initiatives bâtir une holding pour répondre aux problématiques rencontrées par les femmes. C’est le principe d’International Working Ladies Hub, un accélérateur d’entreprises qui va leur apporter l’accompagnement, le soutien nécessaire, l’accès à des financements… Il ne suffit pas de décréter qu’en 2030, la majorité des femmes africaines doivent être des entrepreneures. Il faut créer un cadre qui permet non seulement à ces femmes de rêver grand, mais également de faire de leurs rêves une réalité.

Charlotte : Je suis engagée depuis très longtemps dans la cause des femmes. Cette sensibilité aux femmes est née quand je suis devenue mère. Avant cela, j’estimais que le genre, dans le business, n’avait pas d’importance. Mais, avec l’arrivée d’enfants, il est beaucoup plus difficile de trouver un équilibre, les priorités changent. Trouver des valeurs au-delà d’une génération est devenu essentielle. J’ai donc monté le réseau de femmes de Morgan Stanley en France. Ayant été nommée directrice très jeune, je devais assumer mon rôle de modèle et entraîner d’autres femmes dans mon sillon. J’ai proposé l’idée que ce réseau soit élargi aux clientes. L’idée a été reçue avec un tel enthousiasme !

Est-ce pour donner de l’écho à vos initiatives que vous avez rejoint WIA Initiative ?

Patricia : WIA Initiative a une force : son réseau. C’est une très belle équipe. D’ailleurs, grâce à cette initiative, j’ai rencontré deux de mes associées. Nous sommes nombreuses à courir les forums, les plateformes pour rencontrer la ou les personnes qui changeront notre vie tout en partageant les mêmes valeurs. C’est important. Ces forums servent à se connecter, se retrouver. Cependant, il faut être prudente et ne pas choisir n’importe quel forum. Il faut se focaliser sur ses priorités, ses résultats et l’impact. WIA Initiative se fonde davantage sur la qualité que la quantité. C’est le message que je veux passer : WIA Initiative m’a permis de me connecter avec les meilleures personnes. Parmi lesquelles, Charlotte, qui est devenue une partenaire.

Charlotte : Plusieurs éléments ont motivé mon choix de rejoindre WIA Initiative. Le premier réside dans le fait que les femmes disposent de peu de temps pour se réunir et échanger. En tant qu’entrepreneure, il m’importe de me retrouver avec des personnes comme moi pour échanger, partager nos expériences. Autre facteur clé en faveur de cette plateforme mondiale, je vais souvent dans des pays pour la première fois. Grâce à WIA Initiative, il est plus facile pour moi de « trouver des sœurs » pour préparer mes voyages. Enfin, last but not least, il est essentiel de soutenir les générations suivantes. Et, en effet, grâce à WIA Initiative, j’ai trouvé une partenaire exceptionnelle en la personne de Patricia. Nous avons une grande complémentarité de par nos origines et nos expériences.

Patricia Nzolantima, fondatrice de Working Ladies et Country Manager de Exp-Comunicart

Communication, finances, transports… Patricia Nzolantima, entrepreneure-née multiplie les activités avec pour fil conducteur : les femmes. Déterminée à porter haut la cause des femmes africaines, elle est en train d’ouvrir un centre de formation accéléré pour les femmes, en partenariat avec un groupe suisso-américain. Objectif : coaching, accompagnement mais également accès aux financements.

Considérée comme l’un des 100 leaders économiques de demain dans le classement Choiseul Afrique, elle a bénéficié du programme de l’ancien Président américain Barack Obama, Young Africain Leader 12’. Elle siège au comité de direction du centre des étudiants africains de l’université d’Harvard et représente la RDC (République démocratique du Congo) au G20 Young Entrepreneur Alliance. Égérie de Vlisco lors de la commémoration des 170 ans de la marque, Patricia est une hyperactive. Son souhait : des journées de 36 heures !

Charlotte Aubin-Kalaidjian, CEO de Greenwish Partners

Diplômée de l’Essec, une école de commerce renommée, Charlotte Aubin-Kalaidjian a dirigé le département gestion d’actifs de la banque américaine Morgan Stanley pour la France et la Suisse. Après treize ans de bons et loyaux services, elle s’engage dans une reconversion et fonde, en 2010, Greenwish Partners, une entreprise spécialisée dans le financement de solutions solaires.

Pionnier des énergies renouvelables en Afrique subsaharienne, Greenwish développe et finance des solutions d’énergies renouvelables pour les services publics, le secteur privé et les populations sur tout le continent africain. Depuis 2014, le groupe a levé 270 millions de dollars de fonds propres. Il se compose d’une équipe de 24 salariés, présents en France, en Irlande, au Sénégal, au Nigéria et en Côte d’Ivoire. Greenwish projette de produire jusqu’à 300 mégawatts et a pour projet un pipeline d’une capacité d’ 1 gigawatt. Greenwish est à l’origine de la première centrale solaire indépendante d’Afrique de l’Ouest, Senergy 2.