Neila Benzina : « Nous devons être des moteurs »

Référence parmi la nouvelle génération d’entrepreneurs en Tunisie, Neila Benzina, Chief Executive Officer Business & Decision MEA, a le don de convaincre. Ses partenaires comme ses employés. Convaincue et convaincante, elle évolue dans le monde des affaires, entre l’Europe et l’Afrique, avec succès. Elle est aussi Ambassadrice pour la Tunisie de WIA Initiative depuis 2017.

Avant d’évoquer votre activité actuelle, parlez-nous de votre parcours. Où avez-vous grandi ?

Je suis née à Tunis. J’ai été scolarisée dans une école tunisienne dans un premier temps, puis dans un lycée français. J’ai donc très tôt été immergée dans les deux cultures. J’ai étudié en arabe et en français. Très tôt jeune également, je me suis imaginée entreprendre des choses. Je n’avais pas forcément d’exemple d’entrepreneur dans ma famille. Mon père était vétérinaire et ma mère professeure de littérature française. C’était une sorte de vocation, je ne sais pas d’où celle-ci est venue mais je me voyais faire quelque chose par moi-même. J’avais envie de jouer un rôle et de changer la donne. Par ailleurs, avoir un père très encourageant et une mère très inspirante a été un facteur déterminant dans ma carrière. Une femme qui a réussi est une femme qui s’est sentie autorisée durant son enfance, qui a reçu l’encouragement et la permission de ne pas se plier aux limites définies par la société ou par les préjugés. Cela donne un élan.

Quelle formation avez-vous suivi ?

J’ai effectué ma scolarité en Tunisie jusqu’au baccalauréat puis j’ai intégré une école préparatoire à Paris pour le concours de l’Institut National des Télécoms. Pendant les entretiens oraux, alors qu’on me demandait ce que je voulais faire plus tard, j’avais déjà de nombreuses idées, la majorité d’entre elles étaient liées à mon pays : la Tunisie. En tant que Tunisienne, je me disais que c’est là-bas que je pouvais changer les choses. Nous avions un marché encore vierge dans plusieurs domaines. Il fallait simplement amener des idées nouvelles et des projets innovants.

Dès le départ, le retour au pays était une évidence ?

Effectivement. Je me disais que le meilleur terrain de jeu à moyen terme pour moi était mon pays, où je pouvais maîtriser l’environnement et la culture. Sur place, s’offraient à moi des opportunités pour lesquelles je pouvais apporter une réelle valeur ajoutée. Cette réflexion reste encore vraie aujourd’hui puisque nous vivons un changement profond aussi bien sur le plan politique que sur le plan social et économique. Il est excitant de pouvoir avoir la chance d’impacter les événements, en tant qu’acteur de la société civile, économique ou simplement en tant que citoyen qui fait entendre sa voix ! Avant de rentrer au pays, je souhaitais acquérir une expérience et une expertise en France. J’ai, par conséquent, choisi de rejoindre en tant que stagiaire une société à Paris, Business & Decision. Très vite, j’ai eu l’occasion de participer à des projets de mise en place de solutions décisionnelles et d’expériences-client. Puis, j’ai demandé à participer à des projets d’innovation dans le domaine digital. J’ai pu expérimenter l’« intraentrepreneuriat ». J’ai créé une start up au sein même de Business & Decision. Le PDG était très ouvert et humain. Il incitait les gens à se dépasser en leur donnant leur chance. Il m’a fait confiance et m’a confié un projet qui correspondait à mes aspirations et à ma volonté d’évolution. Le résultat a été probant. Nous avons pu reproduire l’expérience avec d’autres idées. Lorsque mon désir de rentrer en Tunisie s’est fait plus pressant, j’ai proposé aux dirigeants de Business & Decision de créer une structure à Tunis pour avoir une présence en Afrique et réaliser des projets optimisés en mode « co-localisé ». Une idée trop précoce pour les décideurs du groupe. Ils m’ont alors proposé de créer une structure en nom propre et de tester le concept à travers cette dernière au lieu d’engager directement la marque.

Et aujourd’hui , vous dirigez les activités sur la région Afrique et Middle East et Moyen Orient pour Business & Decision…

J’ai commencé par monter une équipe. Je faisais passer les entretiens chez mes parents. Et je me suis battue auprès de mon ancien employeur – devenu mon partenaire – pour avoir des missions dédiées au sein de leurs projets à faire développer par mes équipes. Il a fallu déployer une force de conviction pour parvenir à mes fins ! Nos efforts ont été récompensés puisque de plus en plus de projets de clients français cherchant à réaliser des développements informatiques avec un modèle « best cost » nous ont été confiés. En parallèle, j’ai prospecté le marché tunisien et j’ai décroché un contrat très important avec un opérateur télécoms. La combinaison de ces facteurs a convaincu le groupe Business & Decision d’entrer dans le capital de ma société créée trois ans plus tôt. Ceci m’a permis de faire grandir la structure beaucoup plus rapidement avec des partenaires solides et d’amener notre expertise commune sur la marché international. Et plus particulièrement en Afrique sur des métiers de pointe tels que la business intelligence, le customer experience ou le e-business (l’ancêtre du digital). Nous sommes arrivés en précurseurs sur des sujets nouveaux, notamment pour les marchés africains. En dix-huit ans, nous sommes passés d’une équipe de 3 à 400 collaborateurs. Nous avons désormais atteint la majorité, l’âge adulte ! Nous allons donc nous marier (sourire). Un rachat par le groupe Orange est en passe d’être conclu. Il permettra à notre organisation de passer un nouveau cap et de créer des synergies gagnantes avec un des plus grands groupes du CAC 40.

Vous avez également rejoint le réseau WIA Initiative, en tant qu’ambassadrice pour la Tunisie. Quel est l’intérêt, selon vous, de connecter les femmes entrepreneures du continent entre elles ?

Je suis convaincue que nous devons, entre femmes, nous soutenir, nous inspirer les unes les autres et ne pas négliger l’importance du networking. Pour voir des femmes percer le plafond de verre, il faut aussi adopter une approche volontariste. Dans mon organisation par exemple, je veille à ce qu’il y ait toujours un niveau de mixité important, y compris dans le top management. Au sein du comité de direction, nous avons atteint la parité. Il ne s’agit pas de discrimination positive. Dès que je vois constate du potentiel chez une femme, je n’hésite pas à l’encourager et à l’inciter à la prise de responsabilités. Nous devons jouer ce rôle et être des moteurs.

Quel conseil, message adressez-vous aux jeunes femmes qui voudraient suivre le chemin de l’entrepreneuriat ?

Le premier : ne pas essayer de ressembler à nos pairs masculins ! Nous avons nos propres spécificités et qualités. Parmi celles-ci, et sans vouloir généraliser, nous avons la capacité à rechercher le consensus, l’écoute et la gestion douce des situations, sans exercer de domination. C’est cela qui plaît en général aux équipes et à l’écosystème. Le deuxième : libérez votre énergie, sentez- vous capables d’atteindre vos objectifs , la capacité est en Vous. Si vous êtes convaincues, vous êtes convaincantes. Quitte à échouer. Il faut aussi être à l’écoute de ceux qui peuvent vous encourager et qui vous apportent de la motivation. Appuyez- vous également sur les réseaux professionnels. Ils comptent en général tellement d’hommes que finalement, quand une femme se présente, si celle-ci est à l’aise dans son statut, elle a sa place et est bien accueillie. Et adhérez à des réseaux de femmes . Ce sont des accélérateurs. On a toujours besoin à un moment ou un autre de sa carrière d’un coup de pouce. Il ne faut jamais oublier aussi de rendre la pareil, quand cela est possible. Et chercher soi-même ce coup de pouce dans les moments importants et décisifs. Dernier conseil : être très organisée. Une femme doit concilier son rôle de femme, d’épouse, de mère, et de chef d’entreprise. Il faut donc s’organiser et anticiper les grandes échéances. L’une des clés est de s’entourer, de déléguer, de faire confiance en accordant le droit à l’erreur pour permettre la prise d’initiatives sereine.