Interview Khaled Igué : « le 21eme siècle en Afrique est celui de l’entreprenariat »

Directeur des partenariats publics chez OCP International, par ailleurs fondateur du think-tank Club 2030 Afrique, Khaled Igue se veut être un « trait d’union » dans les nouvelles relations franco-africaines. Ingénieur de formation, ce panafricain ouvert sur le monde est convaincu que l’Afrique peut construire ses propres modèles et relever les défis de l’émergence. Il milite « pour des réponses africaines aux défis du continent ». Parmi les priorités ciblées, l’entreprenariat alors que demain l’Afrique comptera le plus d’entrepreneurs dans le monde…

Vous êtes un « pur produit africain » Khaled Igue ?

Je suis né et j’ai grandi au Bénin jusqu’à l’âge de 18 ans avant de partir étudier l’anglais au Ghana. Tenté par l’aventure américaine, je me suis retrouvé, par un concours de circonstances, à Paris où j’ai intégré une école préparatoire puis une école d’ingénieur, dont je suis sorti diplômé en 2008-2009. Pour la dernière année, je suis allé à Illinois Institute of Technology à Chicago, enfin le rêve américain ! Mais j’ai toujours eu à cœur de faire quelque chose, pour mon pays, mon continent. Acquérir une expertise et en faire bénéficier l’Afrique. Nos villages en premier lieu. Même si j’ai eu la chance de grandir à Cotonou, j’ai suivi mon père, agronome, dans ses déplacements dans les villages à travers le Bénin. J’ai donc été confronté aux questions de développement et je voulais y trouver des réponses, bâtir de nouveaux modèles.

Votre parcours est l’image des nouvelles relations franco-africaines. C’est ainsi que vous vous voyez « un train d’union « ?

J’ai commencé ma carrière professionnelle en travaillant à la fois en Europe (France, Finlande) et en Afrique (Niger, Maroc etc). Chez Areva notamment. Une expérience formatrice. J’ai travaillé sur de grands projets, dans le domaine de l’énergie, des centrales nucléaires, sur le développement de partenariats stratégiques… J’étais au cœur du problème. Il ne s’agissait pas seulement de construire, mais de comprendre les impacts économiques dans les environnements où les projets sont réalisés. Aujourd’hui encore chez OCP. On peut dire en effet que je suis un train d’union pour que l’avenir de nos deux continents s’inscrive dans un cadre de partenariat équilibré.

C’est à ce titre que vous avez créé le think-tank CLub 2030 Afrique ?

Club 2030 Afrique en tant que Think Tank réunit les expertises africaines (en Afrique et aussi en Europe surtout avec les diasporas africaines). L’objectif du Club 2030 Afrique est justement de contribuer à l’élaboration des politiques publiques en accompagnant par des recommandations concrètes les décideurs africains et tous ceux qui s’intéressent à l’Afrique. Nos modèles africains sont parfois calqués sur des concepts occidentaux qui ne correspondent pas forcément aux réalités locales. Après avoir quitté Areva, pour rejoindre Eurogroup, j’ai réfléchi à la manière de participer au débat, sans faire de la politique. Par exemple, s’il y a une famine dans un pays africain, si on envoie des sacs de riz, cela ne réglera le problème qu’à court terme. La réflexion doit porter sur les moyens de l’éviter, tel est le rôle du Club 2030 Afrique en accompagnant les décideurs africains et les institutions dans la production d’idées innovantes. Pourquoi 2030 ? C’est un cap, beaucoup de pays africains parlent d’émergence. Aujourd’hui, ça ne marche pas, parce qu’un projet doit avoir des objectifs donc un cap, des moyens, un plan de déploiement et doit être validé par un consensus. Pour être émergent, il faut mettre en place les politiques de base (éducation, santé), de bonne gouvernance, etc.

Vous mettez l’accent sur les diasporas africaines comme « une partie de la solution  » ?

Les dirigeants africains ont compris aujourd’hui que la diaspora est une partie de la solution. Ce qui fait que nous ne prenons pas pleinement conscience de la force économique et sociale que nous représentons, c’est que nous ignorons souvent l’impact que nous (diaspora) pouvons avoir collectivement sur le développement du continent africain. Les envois de fonds enregistrés ont avoisinés les 40 milliards de dollars en 2016. En réalité, leurs apports au développement de l’Afrique ne sont plus à démontrer. En effet, les transferts en direction du continent représenteraient 2,5 % du PIB et 2,5 fois l’aide publique au développement des pays (OCDE). S’agissant du Bénin, il compte 10 millions d’habitants sur son territoire et 2 millions en dehors. De plus, ces 2 millions de Béninois de la diaspora ont un pouvoir d’achat 100 fois supérieur en moyenne à ceux des Béninois qui vivent au pays. Il est temps de montrer de la solidarité envers nos compatriotes en contribuant à développer l’éducation, la santé, l’accès à l’énergie, l’agriculture et l’entrepreneuriat. Les États seuls ne peuvent résoudre à court ou moyen terme tous les problèmes socio-économiques. D’autres forces et énergies seront nécessaires pour y remédier.

Vous dites qu’en 2030, le cap fixé, le plus grand nombre d’entrepreneurs sera en Afrique. L’écosystème qui va les voir s’épanouir existe-t-il ?

Vous avez aujourd’hui 700 millions d’africains qui ont moins de 30 ans et 10 millions de jeunes qui arrivent tous les ans sur le marché du travail. Les gouvernements et les institutions ont atteint leurs limites, ils n’arrivent plus à créer des emplois, donc oui je crois que le 21eme siècle en Afrique est celui de l’entreprenariat. C’est l’entreprise qui va créer des emplois et le bien public.

Parmi ces futurs entrepreneurs des femmes, comment les accompagner ?

C’est une question au cœur de notre réflexion, car aucune nation dans le monde ne s’est développée sans le travail et la force des femmes. Par exemple au niveau agricole, le droit coutumier dans bon nombre de pays africains exclut de facto l’héritage des terres par les femmes, c’est absurde, elles transforment 80% des produits que nous consommons sur le continent. Il faudra du bon sens pour y arriver. Nous devons encourager, investir et renforcer la capacité des femmes dans leur désir d’entreprendre.

C’est à ce titre que vous avez rejoint Women In Africa Initiative ?

Oui, c’est une évidence pour moi en tant qu’homme qui défend sans condition la reconnaissance normale et légitime du rôle que joue les femmes de rejoindre cette initiative. Cette initiative porte par ailleurs quelque chose d’exceptionnel, c’est qu’elle met à disposition une plateforme pour les femmes du monde entier. Un espace où les femmes africaines pourront partager leurs expériences avec le reste du monde. Expliquer au reste du monde comment elles arrivent à créer des empires économiques en dépit des difficultés (clin d’œil aux Mama Benz) et apprendre comment les femmes européennes se battent pour l’égalité.

Vous réunissez les expertises franco-africaines dans votre Club. De la même manière quel intérêt de connecter les femmes entrepreneurs du continent comme le fait WIA ?

La clé du succès pour la réussite des entreprises, c’est le réseau. Le réseau permet d’avoir la bonne information au bon moment et ça au niveau business, ça n’a pas de prix. Donc il est primordial que les femmes africaines se retrouvent pour partager leurs expériences afin d’être encore plus fortes.

Fondateur du think tank Club 2030 Afrique, Khaled Igue est par ailleurs Directeur des partenariats publics OCP International.

Ingénieur de formation, Khaled Igué est spécialiste des questions énergétiques, industrielles et économiques ; il intervient auprès des institutions et des gouvernements africains pour l’élaboration de modèles structurants pour l’émergence économique et sociale du continent.

Club 2030 Afrique innove dans le domaine des idées pour un développement économique et social durable des pays africains.

Khaled Igué a rejoint le groupe OCP en tant que Directeur des Partenariats Publics et Institutionnels pour l’Afrique après une expérience chez Eurogroup Consulting un des leaders européens en stratégie et Organisation et une expérience significative chez AREVA, un des leaders dans l’industrie de l’énergie.

Khaled Igué est diplômé d’un master en Affaires Publiques, Potentiel Afrique de Sciences Po Paris, d’un Master en Economie de l’Université de Paris I Panthéon Sorbonne, d’un Diplôme d’Ingénieur en Génie Civil de l’Institut National des Sciences Appliquées de Strasbourg.

Khaled Igué est Young Leader (2017) de la Fondation AfricaFrance et Emerging Leader (2016) de la German Marshall Fund des Etats-Unis.

Il vient d’être désigné Young Global Leader par le World Economic Forum.

Formé au Bénin, en France et aux Etats-Unis avant d’aller faire ses classes chez Areva, il a toujours travaillé entre les deux continents.