Une femme avec un métier d’homme

Emilie Ngomora Nsimire : « Il faut que les femmes osent, qu’elles se fassent confiance et qu’elles créent »

Alors que le tissu des entreprises reste encore sous-développé en République démocratique du Congo (RDC), de plus en plus de femmes se lancent dans l’entrepreneuriat. En 2017, elles dirigeaient plus de 20% des entreprises enregistrées dans le pays. Et 70% des revenus domestiques sont générés par elles. Rencontre avec l’une d’entre elles, Emilie Ngomora Nsimire… A la tête d’une société de bâtiment et de travaux publics (BTP). Un métier d’homme ?

Qui se souvient qu’à ses premières heures la société congolaise était matrilinéaire ? Au XIIème siècle, Woot Makup, roi des Kuba, a fait des enfants de sa fille ses uniques héritiers, à la défaveur de ses fils. Son royaume est devenu une société où les femmes ont joué un rôle majeur, en tant que pilier de la société et héritières principales. L’une d’entre elles, la reine Ngokady, dirigera le royaume Bantou pendant un temps.

L’Histoire, la tradition orale notamment, recèle de contes et de récits qui témoignent du rôle joué jadis par les femmes au royaume Kongo, tant sur le plan politique, qu’économique, social et culturel. Puis l’homme a repris le pouvoir reléguant la femme à l’arrière-plan. Pis, il a fait d’elle une arme de guerre. Plus de 500 000 femmes ont été sexuellement agressées depuis 1996 en RDC. Mais comme leurs aînées, les femmes congolaises reprennent le pouvoir aujourd’hui. Si elles ne sont que très peu représentées sur la scène politique nationale, elles accèdent, lentement mais sûrement aux plus hautes fonctions dans le secteur privé et entrepreneurial. Ce mouvement a participé à bousculer les traditions et à faire évoluer les mentalités, dans un pays qui se relève à peine de décennies de léthargie.

« Dans notre culture, nous avons trop l’habitude de voir l’homme se lever, taper du poing sur la table et les femmes se taire. Il faut un jour oser se lever. Moi, j’ai osé ! »

« Dans notre culture, nous avons trop l’habitude de voir l’homme se lever, taper du poing sur la table et les femmes se taire. Il faut un jour oser se lever. Moi, j’ai osé ! » s’exclame Emilie Ngomora Nsimire. Nous la retrouvons sur un chantier situé sur les berges du fleuve Congo, aux portes de Kinshasa. Si elle navigue sans peine entre les camions et les pelleteuses, celle-ci n’en est pas moins restée une femme jusqu’au bout des ongles. Brushing impeccable et talons aux pieds, elle est, au milieu des travaux, dans son élément. Un secteur auquel elle ne destinait pas, à ses débuts. « J’ai commencé dans le marketing », rappelle-t-elle, amusée. « Mais je me suis toujours intéressée au BTP. Un jour, des amis m’ont proposé de les soutenir financièrement pour un marché qu’ils avaient décroché dans le Kasaï occidental. Comme j’avais de l’argent, je n’ai pas hésité. Je me suis retrouvée dans un endroit perdu en pleine forêt, dans l’obscurité, avec des serpents, où il fallait acheminer du matériel. Mais je suis allée jusqu’au bout. Si des hommes pouvaient tenir, alors moi aussi ! » A son retour en 2004, elle crée sa propre société de BTP, la Générale des constructions et d’assainissement (GCA), sans réelle expertise dans le domaine. « Mais j’étais passionnée, je prenais des cours par Internet, je lisais beaucoup, je posais des questions à mes amis… Aujourd’hui, je sais conduire un chantier moi-même, corriger des malfaçons, diriger des hommes… »

Les démarches administratives…un casse-tête

Même si tout n’est pas toujours facile, admet-elle. « Pour être prise au sérieux, je me suis imposée une discipline, une droiture : ne pas céder à la corruption, m’entourer d’équipes compétentes… » Résultat, Emilie Ngomora Nsimire décroche aujourd’hui de nombreux contrats tant que dans le secteur privé que public. A la tête d’une vingtaine de salariés à temps plein, mais jusqu’à plusieurs centaines d’employés selon les contrats, elle tente, par son expérience, de convaincre d’autres femmes de suivre son chemin. « A chaque contrat, je cherche et trouve des femmes à recruter. Elles sont consciencieuses, volontaires. Les femmes sont trop souvent marginalisées ! Il faut qu’elles osent, qu’elles se fassent confiance et qu’elles créent. »

Après avoir travaillé à l’assainissement de la capitale congolaise, pour le compte de la municipalité, elle sous-traite actuellement des travaux d’aménagement en périphérie de la ville, sur les berges du fleuve Congo, en tant que partenaire de la société chinoise Copec, mandatée par l’Agence nationale des grands travaux. « Je suis dans le génie civil et l’assainissement. Ce sont des secteurs très dynamiques aujourd’hui en RDC. Les chantiers se multiplient sur l’ensemble du territoire qui a besoin de routes, de ponts, d’immeubles. Les choses avancent et permettent de nouvelles opportunités de développement pour mon entreprise. Il faut désormais que l’État valorise les PME (petites et moyennes entreprises). Des facilitations dans les démarches administratives ont déjà été mises en place. Quand j’ai commencé, c’était un véritable casse-tête. Aujourd’hui, en trois jours, c’est réglé. Notre problème désormais, ce sont les garanties bancaires. Avec la nouvelle loi sur la passation des marchés, il faut que les banques s’impliquent davantage auprès des PME. Quand vous démarrez, ce n’est pas évident. Et ce défaut de caution financière privilégie les grandes sociétés. » Pourtant, rappelle-t-elle, ce sont les PME qui font vivre les hommes et les femmes de ce pays. Pas les multinationales…