Fati Niang : « Black Spoon, c’est moi : le métissage de la France et de l’Afrique »

Avec Black Spoon, le premier food truck à proposer des saveurs africaines, Fati Niang a contribué à donner une autre image de la gastronomie du continent.

Prix du meilleur entrepreneur Africain Féminin 2014 en France, lauréate du Prix du public 2015 au Salon Sandwich & Snack Show, membre du jury du concours PSE-J (Programme Sénégalais pour l’entreprenariat des jeunes) en 2015, membre du jury du concours international 2015 #Mazarsforgood… Fati Niang est de tous les forums et de tous les événements qui concilient entrepreneuriat et agro-alimentaire. Deux secteurs dans lesquels elle fait incontestablement office d’exemple depuis qu’elle a créé Black Spoon, le premier food truck africain en Europe. Sur le même concept que les baraques à frites, version saveurs africaines. C’est toute l’idée de Black Spoon : mettre la gastronomie africaine à la portée de tous.

Tombée très jeune dans la marmite

« Je voulais valoriser les cuisines africaines, leur rendre leurs lettres de noblesse » explique la trentenaire, tombée dans la marmite tout petite. « Mon père est arrivé du Sénégal en France dans les années 1960 où il a travaillé comme ouvrier chez Renault et ma mère nous a élevés, mes six frères et sœurs et moi ». Ainée de la fratrie, Fati doit mettre la main à la pâte et aider aux tâches domestiques, dont la cuisine. « C’était militaire, chacun avait son rôle. Nous en voulions à notre mère parce que nous ne pouvions pas sortir comme nous voulions. Mais, avec le recul, nous avons beaucoup appris. Dès 12 ans, j’étais entièrement autonome », indique-t-elle.
Fati Niang s’initie surtout à la cuisine traditionnelle sénégalaise qu’elle redécouvre au pays, quand sa famille, à la suite d’un drame, part pour le Sénégal. « J’avais cinq ans et nous n’y sommes restés qu’un an, mais je m’en souviens très bien », poursuit-elle. Le premier d’une série de voyages qui marquent son enfance, et finalement le parcours de Fati. « Nous voyagions énormément parce que notre famille était éparpillée, en Suisse, en Allemagne, à travers la France également. Cela m’a aidée à m’ouvrir à d’autres cultures », souligne-t-elle.
« J’ai découvert la cuisine africaine avec ma mère qui m’a formé très tôt, par tradition. La femme africaine doit savoir bien cuisiner avant de se marier », se souvient Fati. Elle ignore alors que cet apprentissage deviendra sa passion et son gagne-pain. Mais avant cela, Fati, adolescente, légèrement turbulente, se cherche. « J’étais un peu révoltée, je voulais m’affirmer », dit-elle. Contre l’avis de ses parents, elle fait du mannequinat pendant cinq ans. « Cela n’a pas vraiment marché. Il n’y avait pas encore de Blacks dans les agences de casting », explique-t-elle. Sans réelle perspective d’avenir, Fati s’inscrit à l’université. « À peine sortie du lycée, cela ne me convenait pas, j’avais besoin d’être davantage cadrée ».
Fati va alors s’orienter vers une formation en marketing et commerce. Ainsi, elle crée à 20 ans sa première entreprise. « Pour notre sujet de mémoire, nous devions réaliser une étude de marché complète. À l’époque, Hapsatou Sy montait en flèche, et la question des cosmétiques éclaircissants était sur le devant de la scène. Avec une copine, nous avons créé un institut de beauté en partenariat avec des dermatologues pour sensibiliser les femmes sur les spécificités de la femme noire et importer des produits des États-Unis ». C’est le déclic : Fati prend goût à l’entrepreneuriat. « Faire du sourcing, le côté marketing, inventer et créer une marque de zéro… J’adorais ! » s’enthousiasme-t-elle. En plus d’apprécier l’exercice, Fati semble en avoir le potentiel : son projet obtient la meilleure note.

« Les banquiers me disaient : c’est ethnique, c’est compliqué »

Si désormais, elle est convaincue par l’entrepreneuriat, elle reprend des études avant de se lancer. « Je manquais de bagages », dit-elle. En réalité, Fati n’aime pas l’improvisation et préfère s’armer de tous les outils nécessaires avant de monter sa structure. Elle s’inscrit en BTS action-commerciale en alternance. Cela l’a conduite à entrer en stage dans un cabinet d’architecture. « En tant qu’assistante commerciale, j’ai décroché un premier contrat de 500 000 euros. Ils étaient contents et petit à petit, la direction m’a laissé la main. » Ainsi, en dix ans, elle évolue à différentes postes, pour finir comme chargée d’affaires grands comptes. « C’était très stimulant comme expérience, s’imprégner des valeurs de l’entreprise, travailler avec des architectes très doués… ».
Elle est alors débauchée par Suez Environnement, mais l’expérience tourne court. « Là, je me suis dit, maintenant je suis prête à me lancer, mais après une formation à l’AFPA (Agence nationale pour la formation professionnelle des adultes) sur la création et gestion d’entreprise. Cette formation a été l’élément déclencheur : c’est là que j’ai découvert le concept du food truck. Le food truck, c’est quelque chose de jeune, nomade, ça me correspond bien. Et les charges sont moins importantes qu’avec un restaurant » L’idée ayant été trouvée, restait à la vendre. Les choses se compliquent. « Les banquiers me disaient : on n’a pas de retour sur la gastronomie africaine, on ne sait pas si ça va marcher, c’est ethnique, c’est compliqué. J’expliquais que mon public, c’était avant tout les Européens… ».
À force de pugnacité, Fati va réussir à convaincre un banquier de la suivre. Enfin, les choses démarrent. « J’aime la cuisine, j’aime entreprendre car cela fait partie de mon caractère. J’aime être libre et prendre les choses en main. Black Spoon intervient aujourd’hui uniquement pour des événements privés comme le lancement de Africa Now avec les Galeries Lafayette ou des festivals comme Afro Punk. Prochaine étape : l’ouverture d’un restaurant. « En parallèle, je travaille sur un projet d’agriculture au Sénégal où je suis installée depuis bientôt deux ans. A travers la gastronomie, je veux valoriser les produits locaux en Afrique et l’agriculture. Mais aussi la culture africaine à travers la mode, l’art, etc. »

Accompagner l’entrepreneuriat des jeunes au Sénégal

« Black Spoon, c’est moi, le métissage de la France et de l’Afrique. » Très vite remarquée avec son projet, amené à devenir une franchise et à s’exporter à travers le monde, y compris en Afrique, Fati Niang a été invitée à participer, en tant que membre du jury, au concours PSE-J 2015 au Sénégal. Un programme axé sur l’entrepreneuriat des jeunes. Une initiative du chef de l’Etat, Macky Sall. En charge de la catégorie agro-alimentaire, elle prévoit d’autres projets pour accompagner l’entrepreneuriat des jeunes dans le secteur au Sénégal. Egérie de la célèbre marque de wax néerlandaise, Vlisco, l’année dernière, Fati Niang donne à l’Afrique une autre image. Plus ambitieuse.