Des écoles révolutionnaires

Plus qu’une association, Wallah We Can apporte un environnement propice à l’éducation des enfants. Fondée par Lotfi Hamadi, Tunisien formé en France avant un retour au pays, l’organisation fédère des Tunisiens de tous les milieux et veut relever le défi de l’école.

Si Makthar, une ville du Nord-Ouest de la Tunisie, accueillait jadis une cité importante numide, qui sous le règne du roi Massinissa jouissait d’une certaine prospérité comme en témoigne les sites archéologiques, aujourd’hui, elle cumule pauvreté, désespoir et ruines… « Quelques sociétés se sont installées dans la zone industrielle mais la ville manque de tout », regrette un membre de la municipalité locale. « Nos jeunes, sans perspectives d’avenir, désertent la ville… » Ils ont pourtant, comme tant d’autres, comptés parmi les premiers à se soulever et à participer au mouvement populaire qui a conduit à la chute de la dictature en 2011. Depuis, la démocratie s’est installée, mais la ville, comme la région, figure parmi les plus déshéritées du pays, oubliée du pouvoir central.

Grâce à Wallah We can, l’internat produit sa propre énergie.

Pour l’autonomie des établissements scolaires

Ceci dit, la ville n’a pas été oubliée de tous. Un groupe de jeunes, apolitiques, issus de tous les milieux, sont réunis au sein de l’association Wallah we Can. Ils mènent depuis quelques années un projet qui se veut… révolutionnaire !

A leur palmarès, un projet pilote mené dans un internat de la ville. Lequel produit sa propre énergie, grâce à des panneaux solaires fournis par l’association, et se nourrit grâce à un potager entretenu par les élèves eux-mêmes qui ont bénéficié d’une formation dispensée par des étudiants en agronomie. « L’objectif est d’inventer de nouveaux mécanismes qui vont rendre nos établissements scolaires autonomes » explique Lotfi Hamadi.

Reprenant le slogan qui a fait élire Barack Obama, à la sauce tunisienne, Wallah We Can se veut être plus qu’une association : elle propose une manière d’impliquer la société civile dans le futur de la nation, en investissant dans ce qu’elle a de plus précieux : la jeunesse.

Cette initiative est portée par Lotfi Hamadi. Après des études en France, et plusieurs années au Canada, il fait le choix de rentrer au pays, en 2011, dans le contexte de la révolution, pour apporter sa contribution à la construction de la jeune démocratie tunisienne. « J’ai connu des défaites, comme d’autres. Parce que souvent les personnes de la diaspora choisissent la voix facile de l’humanitaire. L’idée est plutôt, tout en restant dans leur pays d’accueil, de faire profiter leur pays d’origine de leur expertise. Il faut sortir du court termisme, pour aller dans le long terme ».

Cette philosophie fédère des Tunisiens de tous les milieux, d’ici ou d’ailleurs, et mobilise pour des projets dont les enfants sont les principaux bénéficiaires. « Je viens d’un milieu modeste. Mon père était maçon, ma mère femme de ménage. Tous deux analphabètes. Mais, j’ai pu réussir parce que j’ai grandi dans un pays, la France, où l’école offre encore une certaine égalité des chances. Les Tunisiens doivent comprendre que l’éducation doit être la priorité dans un pays même très endetté. Il faut garantir une bulle aux élèves, aux enfants, c’est possible. Le plus important est d’offrir à chaque enfant l’opportunité de s’épanouir grâce à une éducation de qualité et le respect de ses droits. »

« Il ne s’agit pas de remplacer l’État mais plutôt de proposer des alternatives »

L’association a developpé un prototype de serviette hygiénique jetable.

Pour cela, l’association a ciblé les internats. Des lieux où l’association peut répondre aux besoins des enfants en créant un écosystème où ils vont s’épanouir. « À Makhtar, par exemple, l’internat que nous accompagnons, produit sa propre énergie, grâce à des panneaux solaires, il est nourri par un potager entretenu par les élèves eux-mêmes, formés par des agronomes. Il ne s’agit pas de remplacer l’État mais plutôt de proposer des alternatives».

Au cœur des préoccupations de l’association, la santé des élèves et, en premier lieu, celles des filles. « L’accès à la santé est un droit mais surtout l’une des premières sources de déscolarisation des enfants. L’hygiène des filles notamment. » Lors d’une visite dans l’internat, Lotfi est interpellé par l’état des matelas, dont « la mousse est arrachée comme dans un gruyère ». Il apprend alors que les adolescentes, faute de serviettes hygiéniques, se voient contraintes d’arracher la mousse des matelas. « Ce qui a des conséquences sur leur santé. Nous avons donc lancé un prototype de serviette lavable. Il ne s’agit pas de réinventer la route. Nous avons utilisé un produit qui existe en Inde. » Ces serviettes hygiéniques jetables, dont le prototype vient d’être lancé, vont être distribuées dans les établissements accompagnés par l’association.

« Faire de nos écoles des entreprises sociales »

Des initiatives modestes mais qui répondent à des besoins urgents tout en formant les enfants à devenir des adultes responsables. Avec une dizaine de membres, et plus d’une centaine d’ambassadeurs à travers le monde, Lotfi réfléchit à de nouveaux mécanismes pour rendre ces établissements financièrement autonomes afin de pérenniser leurs actions. « Au Maroc, 80% des écoles seront privées d’ici 2030. C’est la tendance dans nos pays. L’école va devenir payante. Les parents devront payer pour une éducation « bas de gamme » et des établissements qui échappent au contrôle de l’Etat. On est en train de se couper des ailes qu’on n’a pas en détruisant la base de nos sociétés, l’éducation. D’où l’idée de faire de nos écoles des entreprises sociales ». Pensées comme une entreprise, ces écoles doivent créer de la richesse, tout en gardant leur vocation première, une éducation de qualité au service de l’épanouissement de l’enfant.