Leïla Ben Gacem : « Concilier business et impact social »

En 2006, Leïla Ben Gacem a entrepris une reconversion radicale : ingénieur en biologie médicale, elle se lance dans l’entrepreneuriat social. En restaurant une maison d’hôtes, Dar Ben Gacem, en plein cœur de la médina, à Tunis, elle milite pour la sauvegarde du patrimoine culturel national.

En ce premier lundi d’après Ramadan, 9h et des poussières, il règne un calme profond dans la Médina, le quartier historique de Tunis. Les échoppes affichent encore des volets clos. Quelques badauds savourent leur premier café après un mois de jeûne. Au cœur du quartier, une maison d’hôtes, Dar Ben Gacem. La maîtresse des lieux, Leïla Ben Gacem s’active déjà. Lunettes sur le nez, carnet de comptes sous les yeux et chéquier en main, son activité résume le quotidien d’une femme d’affaires comme les autres.

A la différence que le parcours de Leïla n’a rien de commun. « C’est ma deuxième vie » plaisante-t-elle. Née en Tunisie à Beni Khalled dans la région du Cap Bon, fille d’un ancien fonctionnaire du ministère l’Economie – lequel sera le premier Tunisien à intégrer la prestigieuse université américaine de Harvard – elle a suivi des études d’ingénierie biomédicale en Tunisie puis à l’étranger. Pendant onze ans, elle travaille pour le compte de multinationales prospères. Avant d’opérer une reconversion radicale. « J’ai longtemps vécu à l’étranger, j’ai beaucoup voyagé, et je voyais que la Tunisie ne reflétait pas l’image qu’elle méritait. C’est devenu une obsession. » Ainsi qu’une autre, l’entrepreneuriat. L’idée grandie dans son esprit jusqu’à devenir un impératif. « Je devais essayer, même si cela ne marchait pas, pour ne pas avoir de regrets et participer à écrire une nouvelle page de l’histoire de mon pays. J’ai donc tout arrêté pour repartir de zéro ».

La Tunisie, un patrimoine sous-exploité

Pour Leïla, l’entrepreneuriat requiert une responsabilité sociale. « Les affaires doivent pouvoir se concilier avec un impact socio-économique. Or, nous avons un patrimoine culturel extrêmement riche en Tunisie mais encore trop peu exploité. Le tourisme tient une place importante dans les stratégies gouvernementales mais la valorisation du patrimoine, le tourisme intégré et responsable restent en dehors des écrans ». Ainsi, Leïla a créé une société de consulting, Blue Fish, qui soutient l’intégration des artisans et les aide à s’exporter sur le marché international. Quand elle entend parler de cette maison, Dar Ben Gacem, vieille de trois siècles, mise en vente par ses propriétaires, notre entrepreneur en herbe a le coup de cœur.

« Cet édifice raconte une histoire positive de la Tunisie. Cette maison témoigne des apports des Arabes, des Turcs et autres civilisations à la culture tunisoise ». Reste que l’acheter n’aura pas été évident et moins encore la restaurer. « Bizarrement, la restauration a coûté plus cher que l’achat la maison. Ce que je n’avais pas prévu ». Tenace, Leïla arrive à ses fins et acquiert les lieux en 2006. Elle entreprend un long chantier de restauration qui se terminera en 2013. « Le mois prochain nous fêterons nos cinq ans. Le taux d’occupation tourne autour de 50% en moyenne. C’est essentiellement une clientèle internationale, curieuse, intéressée par l’histoire, la culture tunisoise. Par exemple, cette semaine nous recevons une équipe de photographes américains qui viennent pour une mission. Ils ont choisi Dar Ben Gacem pour s’imprégner de notre culture. Ils viennent échanger avec nos artisans, prendre un café avec un des jeunes étudiants chômeurs qui errent dans les environs, manger nos petits plats ».

Cet accueil chaleureux caractérise la maison d’hôtes Dar Ben Gacem. Bénéficiant du label « Certificate of Excellence » attribué trois années de suite par le site de réservations en ligne Tripadvisor, l’établissement est devenu le lieu de séjour des touristes en quête de sens et d’authenticité. Havre de paix au cœur du quartier historique de Tunis, les visiteurs ont un accès privilégié aux « secrets de la Médina », selon le nom d’un programme culturel que propose une association soutenue par Leïla.

« Si notre jeunesse ne s’investit pas dans notre quartier historique, ce patrimoine sera perdu. »

11h, Leïla reçoit des étudiants membres de la section tunisienne de l’association internationale Actus, qui travaille sur ce programme. « Ensemble, nous accompagnons les artisans locaux dans le développement de leur activité. Ils peuvent en marge de leur produit, développer des services comme des ateliers de calligraphie, de reliure, de création de bijoux, ou autre ». Ce circuit culturel apporte aux artisans un revenu complémentaire alors que le secteur a connu une forte crise avec la baisse de l’activité touristique du pays. C’est le cheval de bataille de Leïla : sauvegarder le patrimoine culturel tunisien à travers l’accompagnement des artisans de la Médina entre autres. « Nous voulons encourager les jeunes à entreprendre dans le domaine culturel. A travers le soutien à des festivals ou des ateliers de design artisanaux. Nous n’avons pas forcément les moyens de les soutenir financièrement mais nous leur mettons à disposition un espace et un repas ».

Un combat qu’elle partage maintenant avec les artisans de la Médina. « Au début, il a fallu convaincre, rassurer, mais aujourd’hui les commerçants ont compris que nous avions le même objectif. Ce secteur ouvre également des opportunités pour les jeunes. Si notre jeunesse ne s’investit pas dans notre quartier historique, ce patrimoine sera perdu. Pour cela, nous travaillons avec les artisans, les associations culturelles, les jeunes, les autorités municipales ».

De l’entrepreneuriat à la vie politique

Lors des dernières élections municipales, en mai dernier, Leïla s’est présentée, dans sa commune de naissance Beni Khalled, sur une liste indépendante. « Après plus d’une dizaine d’années dans la vie active, c’est la première fois qu’on me demande si en tant que femme je serais apte à faire quelque chose, notamment devenir maire d’une ville ».

Si la Tunisie s’affiche comme un pays exemplaire en matière d’émancipation de la femme, sur la scène politique, elle ne fait pas exception : ‘it’s a man world’. « Je le découvre. Les négociations se jouent dans les cafés et non sur le terrain ». Ceci dit, Leïla mise sur son action, au sein de la Médina et à travers le pays, en faveur du patrimoine culturel et des jeunes pour peser. « Nous ne pouvons pas agir chacun de notre côté. Notre travail doit se faire en harmonie et en synergie avec les acteurs publics, les opérateurs privés, les associations… Cela prend du temps mais le chemin est tracé ».