Marguerite Abouet : « Aya de Yopougon est la meilleure ambassadrice de Côte d’Ivoire »

Ecrivaine, scénariste et aujourd’hui réalisatrice, Marguerite Abouet garde le même leitmotiv : « raconter une autre Afrique ». Cette Afrique séduit à en croire le succès rencontré par sa bande-dessinée, Aya de Yopougon, depuis portée sur les grands écrans. Aujourd’hui, elle s’essaie à d’autres genres dont le western. Mais mène aussi un autre combat : démocratiser le livre sur le continent avec son association Des livres pour tous.

Elle a rendu « Yop cité », un quartier de la capitale économique ivoirienne, célèbre grâce à sa bande dessinée Aya de Yopougon dont les droits ont été acquis depuis pour le cinéma et le récit porté sur grand écran. Marguerite Abouet appartient au cercle restreint des auteurs africains contemporains connus à l’international. Et pour cause. Elle emmène ses lecteurs dans les faubourgs d’une autre Afrique, celle qu’elle connaît et qu’elle côtoie. Une aventure commencée depuis dix ans, avec la parution du premier volume de la bande-dessinée Aya de Yopougon. Cette série contient désormais cinq tomes et s’est vendue à 700 000 exemplaires.

Marguerite Abouet puise ses sources dans sa petite enfance à Abidjan. « Je suis née en Côte d’Ivoire. J’y ai grandi en m’amusant dehors, chouchoutée et heureuse auprès de mes parents. Un jour à l’âge de 12 ans, j’ai quitté ce pays et ma famille que j’aime pour me retrouver dans le 18ème arrondissement de Paris et commencer des études secondaires. Mon baccalauréat en poche, j’ai poursuivi des études de droit durant deux ans puis une formation d’assistante juridique. Petite, en vrai garçon manqué, je rêvais tout simplement de vivre les histoires d’aventures, de légendes et les contes racontés par mon grand-père maternel pendant les grandes vacances au village. De ses récits, j’en ai fait ma vie. J’aime résumer mon parcours avec cette jolie phrase : l’Afrique est le noyau, le centre autour duquel je me suis construite. Cela donne un cocktail de bonne humeur, d’inventivité et de partage que j’ai emporté avec moi en quittant Yopougon et que je distille dans les pages d’Aya et d’Akissi ».

« Aya de Yopougon a contribué à changer l’image misérabiliste de l’Afrique. »

Les histoires Marguerite Abouet mêlent souvenirs d’enfances, contes, légendes africaines et réalités actuelles. « Pour moi, l’écriture demeure avant tout nostalgique. Comme pour les faire vivre, je veux partager mon enfance et mes souvenirs dans un cercle plus large. Cela signifie les publier. Une sorte de thérapie. J’ai ressenti la nécessité de raconter mon pays, ma vie à Abidjan pour d’abord ne pas les oublier et toujours garder le lien. Mes premiers récits s’inspirent de mes nombreuses bêtises de petite fille, sous le nom d’Akissi [le sixième tome est sorti en novembre 2015, ndlr] ». Marguerite aspire à « raconter cette Afrique heureuse » car elle a souffert durant sa vie en France, comme beaucoup d’Africains de la diaspora, de l’image véhiculée sur son continent. Aya constitue en quelque sorte une réponse africaine à Tintin au Congo. « Aya de Yopougon a aidé à changer l’image misérabiliste que les Européens avaient de l’Afrique. Mon héroïne a sûrement été la meilleure ambassadrice de la Côte d’Ivoire auprès du public français et ailleurs, au cours de ces dix dernières années. Je continue à la présenter dans le monde entier et j’en suis très fière ».

Un hommage aux femmes africaines

Ce n’est pas un hasard si elle a choisi une femme comme l’une de ses héroïnes fétiches. Les femmes du continent africain sont les premières sources d’inspiration de Marguerite. « J’ai la chance de beaucoup voyager en Afrique. A chaque fois, je rencontre surtout des femmes. Elles me racontent leur histoire, et j’essaie de porter leur parole. Elles se confient, je les observe aussi beaucoup. Et plus je les regarde, plus j’ai envie de rendre compte de cette Afrique dynamique. Même s’il faut reconnaître qu’elle bouge plus lentement pour les femmes. C’est pour cela que j’ai accepté de participer à la web série C’est la vie. Énormément de choses restent à faire, en tant que femme, auteur, être humain. Je me sens responsable d’écrire des histoires liées aux problématiques féminines. » Aujourd’hui, la gente féminine s’impose de plus en plus dans le monde de l’édition et de la littérature, mais leur combat demeure le même que celui des hommes : « Les auteures publient le plus souvent à l’étranger. Parfois, il semble plus facile d’être ailleurs pour raconter son pays. Souvent, la raison principale reste que le continent africain manque d’infrastructures pour être publié. C’est dommage. »

Un succès mis au service de la promotion du livre

Grâce au succès de sa bande-dessinée, Marguerite s’est lancée dans un autre combat en créant l’association « Des livres pour tous ». « J’ai fondé et je préside cette association. Son objectif est de rendre le livre accessible aux enfants et aux jeunes africains en créant des bibliothèques de quartier dans les villes. Nous avons maintenant deux belles bibliothèques à Abidjan [la première a ouvert en octobre 2009 à Adjamé et la seconde à Treichville en avril 2014, ndlr]. Aujourd’hui, plus de 1 500 enfants sont inscrits. Il s’agit d’amener les jeunes à se familiariser avec les livres et contribuer à la baisse de l’illettrisme par une pratique régulière de la lecture, pour les encourager dans la poursuite de leur scolarité et leur permettre d’assouvir leur soif de connaissance. Notre objectif passe par la création d’un nouveau rapport à l’objet, pour faire de la lecture un plaisir personnel plutôt qu’une contrainte scolaire. Nous contribuons également à la conservation du patrimoine littéraire en général et africain en particulier. Nous mettons à la disposition de nos usagers un espace de travail, d’échanges et d’ouverture au monde. Et enfin, nous leur fournissons un lieu d’accueil calme dédié à l’apprentissage et à la culture. Pour la mise en œuvre de notre mission, nous avons des documentalistes et des animateurs culturels qui accompagnent les enfants. Des animations régulières comme des ateliers de contes, d’écriture, d’illustration, de théâtre ou de musique, des projections de films, des rencontres d’auteurs, des conférences et expositions. Un soutien scolaire est également mis à leur disposition, ainsi que l’accès à internet et à l’outil informatique. Deux autres bibliothèques ont été créées à Dakar et j’espère que de nouveaux projets verront le jour. »

Écrire des histoires communes

En attendant, après une première expérience au cinéma, avec Aya, Marguerite poursuit son expérience audiovisuelle. « Je travaille sur un long-métrage écrit par mes soins et que je vais réaliser. Il se déroulera entre la Normandie et la Côte d’Ivoire. Ce film constitue une étape pour moi. J’ai aussi des projets de séries entre l’Afrique et l’Europe. Il me semble aujourd’hui très compliqué de raconter des histoires communes, de porter à l’écran des gens, Blancs, Noirs, dont la vie se déroule en Afrique. On vous répond que les Français ne sont pas prêts à voir des Noirs en prime time à la télévision. Cela me révolte. Nous portons cette chance de partager cette identité multiple. Pour cela, il faut raconter des identités singulières, les comprendre et les respecter. D’où ce film. » A voir également prochainement sur les écrans, une adaptation du célèbre commissaire Kouame avec Thomas Ngijol. Et Terre gâtée, sa dernière BD, un western africain avec en toile de fond la délicate question de l’immigration.

Pour en savoir plus : www.deslivrepourtous.org

Bibliographie :

Akissi, tome 8 : Mission pas possible ; Marguerite Abouet ; Mathieu Sapin ; GALLIMARD JEUNESSE ; sortie le 23/08/2018.

Terre gâtée, tome 1 : Ange, le migrant ; Marguerite Abouet, Charli Beleteau, Christian De Metter (Illustrateur) ; RUE DE SÈVRES ; 24/01/2018.

Commissaire Kouamé: Un si joli jardin ; Marguerite Abouet, Donatien Mary ; GALLIMARD JEUNESSE ; 09/11/2017.

Aya de Yopougon – Intégrale, tome 1 ; Marguerite Abouet, Clément Oubrerie ; GALLIMARD JEUNESSE ; 14/11/2016.

Aya de Yopougon – Intégrale, tome 2 ; Marguerite Abouet, Clément Oubrerie ; GALLIMARD JEUNESSE ; 14/11/2016.

Akissi, tome 1 : Attaque de chats ; Marguerite Abouet, Mathieu Sapin ; GALLIMARD JEUNESSE ; 03/06/2010.

Aya de Yopougon, tome 1 ; Marguerite Abouet, Clément Oubrerie ; GALLIMARD ; 17/11/2005. Angoulême – Prix Révélation – 2006