Anne Bioulac : « Pour les femmes entrepreneures, le véritable enjeu est d’étendre leur idée au niveau régional puis panafricain »

Convaincu du potentiel de l’Afrique, continent de créativité, le cabinet Roland Berger figure parmi les premiers partenaires de Women In Africa Initiative. Interview d’Anne Bioulac, co-managing Partner chez Roland Berger Paris.

Vous avez déclaré que « l’Afrique sera le continent de la nouveauté et de la créativité. » Pourquoi cette conviction ?

J’ai beaucoup travaillé dans les secteurs des télécoms et des médias. Au cours de mon parcours, j’ai notamment travaillé pendant un an pour un opérateur de téléphonie au Kenya, en 2000. J’ai été très impressionnée car l’Afrique avait rattrapé son retard dans le secteur, sautant ainsi une génération, et passant directement au téléphone portable. Ce qui démontre que le continent a cette capacité de réaliser des bonds technologiques. Dans le domaine de la téléphonie mais également dans le secteur bancaire où l’Afrique apparaît aujourd’hui comme un fer de lance. Grâce à cette capacité à tirer profit de ses faiblesses pour aller directement vers l’étape suivante. Même en Europe aujourd’hui, on utilise de moins en moins le téléphone fixe et l’Afrique a ouvert la voie. Ce qui témoigne de l’aptitude d’un continent à se projeter dans l’avenir avec les capacités qui sont les leurs.

Quelle est la particularité de l’entreprenariat en Afrique ?

Le taux d’entreprenariat en Afrique est trois à quatre fois supérieur que dans les autres pays dans le monde. En moyenne, on compte 20% d’entrepreneurs en Afrique contre 10% aux États-Unis et encore moins en France. On voit bien qu’il y a aussi cette capacité à se réinventer en permanence. Il ne faut toutefois pas être naïf. Cette aptitude cache aussi le fait que le marché de l’emploi sur le continent africain est moins structuré, avec un niveau d’éducation moins élevé, notamment pour les femmes. L’entreprenariat est une façon de créer son propre emploi. Ce qui demande un accompagnement spécifique en termes de formation.

Qu’est-ce que l’Afrique peut apporter à la culture de l’entreprenariat en France ?

L’idée que c’est possible. Nous avons réalisé des études sur l’entreprenariat des femmes en Afrique. Ce qu’elles nous apprennent c’est que l’on n’a pas besoin d’être très diplômé pour créer une entreprise. Il s’agit véritablement d’un message d’espoir et d’encouragement, pour la France et les autres pays dans le monde.

Dans vos activités de conseil, apportez-vous un accompagnement spécifique aux femmes entrepreneurs ?

Nous avons essentiellement réalisé des études sur l’entreprenariat féminin en Afrique. Ceci dit, dans le cadre du Projet 54, porté par la Fondation WIA Philantropy, et que nous soutenons dans le cadre d’un mécénat de compétenous proposons du coaching aux lauréates de cette promotion 2018. Notre bureau à Paris a, par ailleurs, créer un fond qui aide les start-up contre de l’équity. Nous constatons que ces start-up ont un besoin vital de mieux exprimer leurs besoins, pour ensuite être en mesure d’aller lever des fonds. Cet accompagnement représente une majeure partie de notre travail. Remettre en perspective l’idée, s’assurer qu’elle réponde au besoin des clients, étendre le territoire d’opération. De nombreuses start-up se développent avec succès dans leur zone. Mais si les TPE (très petites entreprises) veulent « grandir » ce n’est pas toujours simple. Dans ce contexte, le véritable enjeu pour les femmes entrepreneurs, souvent limitées à leur petit territoire, est d’étendre leur idée au niveau régional puis panafricain.

Vous êtes grand mécène de Women in Africa Initiative. Pourquoi avoir décidé de soutenir cette plateforme mondiale dès sa création ?

Effectivement, nous avons été parmi les premiers à soutenir WIA Initiative dès son lancement. Pour deux raisons. Aude de Thuin, qui est venue nous voir en mars 2016, avec cette idée de développer une plateforme mondiale de développement économique et d’accompagnement des femmes africaines leaders et à haut potentiel. Elle avait rencontré de nombreuses femmes en Afrique, inspirées par son action avec le Women’s Forum. Par ailleurs, chez Roland Berger, nous considérons que l’Afrique est un territoire en devenir, avec de multiples enjeux sociaux et économiques. À titre plus personnel, la question du leadership des femmes me touche. C’est pourquoi nous avons décidé de soutenir cette idée qui peut paraître de prime-abord un peu folle. Pourtant, lors du 1er Sommet régional Afrique, qui s’est tenu le 12 avril dernier à Dakar, nous avons constaté cette communauté WIA Initiative fédère et soutient des femmes africaines de tous horizons, ce qui est très beau.

Quel impact le Projet 54 aura-t-il pour les jeunes femmes entrepreneures du continent ?

La priorité des femmes africaines entrepreneures est celui de la visibilité. Ce que le projet 54 peut apporter. La sélection de ces start-up innovantes vise à offrir un podium à celles qui ont besoin de se vendre. Pour nous, il s’agit de leur donner un écho. Des prix vont être décernés pour les Fin Tech, les entreprises opérant dans les secteurs de l’énergie, l’agriculture. Il s’agit ensuite d’identifier une femme entrepreneur dans chaque pays d’Afrique, soit 54 porteuses de projet, pour montrer que cet entreprenariat est vivant à travers tout le continent. Il est vrai que dans certains pays, ce « sourcing » est plus difficile que dans d’autres. A ce stade de l’année, nous avons déjà identifié nos pépites. Au-delà des chiffres, il s’agit de montrer d’incarner cet entreprenariat et la diversité des projets qui se crée en Afrique.

Toujours dans le cadre de votre partenariat avec la Fondation, vous menez actuellement une étude inédite sur l’entreprenariat et les femmes africaines. Pouvez-vous nous présenter cette enquête et éventuellement vos premières conclusions ?

L’idée de cette étude est qu’elle soit potentiellement récurrente, avec chaque année une mise à jour, afin de dresser justement un panorama de la femme entrepreneur en Afrique. Les résultats seront présentés lors du Deuxième Sommet annuel mondial de WIA Initiative qui se tiendra les 27 et 28 septembre prochain à Marrakech. A ce stade de l’étude, nous constatons qu’il n’y a pas un profil type de femme entrepreneur. À l’échelle de 54 pays, il est réducteur de parler de la femme entrepreneure africaine. Il existe des réalités sociales, culturelles, économiques propres à chaque pays, qui font que l’entrepreneuriat n’est pas le même au Maroc qu’au Lesotho. Les moyens d’accès à l’éducation notamment restent disparates. Plus globalement, le message que nous souhaiterions transmettre au travers de cette étude est le suivant : comment garder le dynamisme de cet entreprenariat africain tout en permettant à ces femmes d’accéder à un type d’emploi plus pérenne. Car nous observons un portrait à la fois très encourageant, avec des femmes qui prennent leur destin en main, mais en même temps qui ont besoin d’être aidées pour aller au-delà d’une petite activité de survie. L’Afrique compte le plus important pourcentage de femmes entrepreneures au monde, mais parce que leur taux d’employabilité y est très faible ! À défaut de trouver un emploi, elles créent leur propre emploi. Notre enjeu est de révéler la valeur apportée par ces femmes au continent Africain. Car elles créent leur emploi, de la richesse. Il faut donc investir en elles, à travers un accès à l’éducation, ce qui est essentiel si elles veulent étendre leur territoire, s’exporter hors de leur marché domestique.

Roland Berger délivre du conseil sur les problématiques clés de l’entreprise. Quelles sont les clés d’une entreprise réussie ?

Selon nous, une entreprise épanouie affiche une feuille de route claire, alignée par l’ensemble des salariés et en adéquation avec les attentes de sa clientèle.

Implanté en France depuis 1990, Roland Berger est le premier cabinet de conseil avec une direction d’origine européenne. Il conseille les grands groupes français et internationaux sur les problématiques clés de l’entreprise.