Sara Masmoudi : « Les femmes peinent encore à assumer leur pouvoir »

Directrice générale des Laboratoires Teriak et présidente de la Chambre Nationale de l’Industrie Pharmaceutique (CNIP), Sara Masmoudi reste avant tout une femme tunisienne. Autrement dit, une femme dans l’action qui œuvre pour son pays et pour son continent.

Sara Masmoudi vous accueille entourée d’œuvres contemporaines. « C’est une galerie d’entreprises que nous appelons « La boîte » où l’art est invité à prendre toute sa place. Sympa, non ? ». Et inspirant. Même si Sara Masmoudi, fruit d’une union entre un ingénieur tunisien et une professeure de philosophie suédoise, ne manque pas de source d’inspirations. « J’ai hérité en effet d’une culture assez riche, la Méditerranée et le Grand Nord, avec un croisement intéressant entre ce père ingénieur, comme moi, et cette mère littéraire. » Une dualité qui se retrouve dans son parcours.

« La question de rentrer en Tunisie ne s’est pas posée, c’était une évidence »

Née et élevée en Tunisie, elle démarre son cursus par des études d’ingénieur -elle recevra à ce titre le prix des ingénieurs diplômés du pays- avant de rejoindre Polytechnique Montréal au Canada et se spécialiser en génie industriel. « Puis, je me suis orientée vers des sujets qui m’intéressaient davantage, la gestion du changement, l’amélioration continue. Alors oui, j’ai eu un parcours avec deux facettes, comme ma double culture. » Elle travaille quelques temps au Canada avant de rentrer chez elle. « La question de rentrer en Tunisie ne s’est pas posée, c’était une évidence. Même si à cette époque, il était facile et opportun de rester au Canada. Et davantage encore avec ma double nationalité. Mais je voulais rentrer en Tunisie où j’avais toujours été très heureuse ».

Sara Masmoudi s’installe donc en Tunisie. Et intègre le groupe Kilani, dont font partie les laboratoires Teriak. « J’ai commencé par passer un entretien. Les dirigeants cherchaient quelqu’un pour s’occuper des finances mais je voulais plutôt travailler dans le business développement. Ils m’ont dit « peut-être en février prochain ». Nous étions en octobre. C’était un petit groupe à l’époque, les deux fondateurs, deux frères, m’ont vraiment impressionné. » Une autre source d’inspiration pour elle.

Face à son bureau, un tableau. « Lors de mon entretien, cette œuvre était au-dessus du bureau de l’un des co-fondateurs du groupe pendant l’entretien. J’ai trouvé intéressant ce choix franc de la modernité et ce désir d’encourager des artistes. C’est ce qui m’a attiré dans le groupe : des valeurs au premier rang desquelles le beau et l’esthétique. Cela fait partie de la dimension philosophique. Pour moi, le beau, c’est l’intelligence, l’intransigeance et le refus de la médiocrité. Tout cela fait que je me sens totalement chez moi ici. Certaines personnes pensent que je suis même actionnaire. Ce qui n’est pas le cas et ce choix fort est aussi ma liberté. J’ai grandi avec le groupe. Il y a toujours eu une très belle relation avec les fondateurs. »

Des valeurs communes comme source d’évolution

Les deux fondateurs lui ont très rapidement confié les plus hautes responsabilités, jusqu’à la direction du groupe. Il faut rappeler qu’en Tunisie, les femmes ont depuis longtemps, si ce n’est toujours, depuis la fondation de Carthage par une femme, Elyssa, occupé les plus hautes-fonctions. « La question de savoir si, en tant que femme, je pouvais assumer des responsabilités ne s’est pas posée une seule fois » confirme Sara Masmoudi. « J’ai commencé dans le business développement et au bout de deux ans, la direction financière du groupe m’a été confiée. J’ai signalé que ce n’était pas ma formation. La réponse a été : tu ne discutes pas. Point. Dès le début, nous avions une vision commune. J’ai alors pris la direction financière et à 32 ans, la direction générale. Ils ont eu le mérite de confier le développement d’une entreprise à une femme, qui n’avait que quelques années d’expérience dans l’entreprise. Le point de départ, ce sont ces valeurs qui nous sont communes : l’envie de faire, le goût de l’excellence, les challenges, construire ensemble… La course au bénéfice ou l’appât du gain n’ont jamais été les motivations premières. L’argent, c’est bien, mais ce n’est jamais l’objectif principal. »

La femme tunisienne, exemple d’émancipation et de collaboration

Ce parcours exemplaire, soutenu par le duo fondateur, confirme l’état de fait, que davantage que les hommes, les femmes sont leur propre ennemie. « Les fondateurs, à mon avis, m’ont choisi, parce que leur maman a été une femme forte comme beaucoup de femmes tunisiennes. On ne le rappelle pas suffisamment mais la Tunisie fait exception en la matière. Je suis souvent interpellée par des étrangers qui me posent la question si les hommes ne sont pas dérangés par le fait d’être dirigés par une femme. C’est une question qui ne se pose pas en Tunisie. Je suis féministe à ma manière et je pense que la femme s’inhibe elle-même. Elle reste parfois dans le coin où on la cantonne. Le Tunisien globalement, et même les petites gens, sont fiers de la femme tunisienne. Je m’en rends compte quand, lorsque je regarde les informations en France, une fois par an à l’occasion de la journée de la femme, on rappelle les inégalités de salaires entre les hommes et les femmes. C’est un sujet qui n’existe pas en Tunisie. La question se pose davantage en termes de compétence. Par exemple, au sein de l’entreprise, nous en sommes parfois à nous dire qu’il faut recruter des hommes. Les femmes sont excellentes. Ceci dit, cela ne doit pas devenir castrateur. Le fait est que si la Tunisie compte 11 millions de personnes en valeur, cela équivaut à deux fois plus, car hommes et femmes travaillent. Bien sûr, il y a encore des progrès à réaliser. Les femmes peinent à assumer leur pouvoir. Persiste sans doute ce couvercle traditionnel, qui convie la femme à se mettre en retrait.»

« Penser Sud-Sud »

Après avoir conduit son groupe à la tête du marché local, Sarah Masmoudi mène aujourd’hui une autre aventure : l’expansion africaine. Mais, une fois encore, elle déploie son approche : il ne s’agit pas de voir l’Afrique uniquement sur le plan de l’exportation mais du transfert de compétences et de la coopération Sud-Sud. Après l’implantation d’une unité de production au Cameroun, elle envisage d’autres expérimentations sur le continent, en Côte d’Ivoire notamment, tout en poussant ses pairs, en tant que présidente de la Chambre Présidente de la Chambre Nationale de l’Industrie Pharmaceutique (CNIP) à « penser sud-sud ».